Dans quel(s) monde(s) vivons-nous ?

« Une photographie a des bords, le monde n’en a pas. » Stephen Shore (Leçon de photographie, ed. Phaidon, 2007)

A regarder l’ensemble de la programmation des Rencontres d’Arles, on se dit qu’elle est bien vaste, et que le monde aussi. Quoi de commun en effet entre les vendeurs du Bon coin (habilement) portraiturés par Thierry Bouët et les sociétés de paradis fiscaux abordées par Paolo Woods et Gabriele Galimberti ? Les sujets photographiés vivent pourtant dans le même monde, et parfois côte à côte. Mais ils ne l’habitent pas pareil. A l’heure où l’on prétend les concepts universels et les modes de vie uniformisés, on peut bien s’accorder le droit de le souligner.

La ville, aussi, peut se vivre et se photographier de bien des manières. Considérée pendant longtemps comme un outil d’inventaire du monde, la photo a dès ses débuts fixé monuments et paysages plus ou moins exotiques. Dès la fin du XIXe siècle, la carte postale devient bon marché. Elle reflète la plupart du temps un attachement au passé, nostalgie illustrée par la représentation de métiers anciens ou de scènes de rue folkloriques. Depuis l’Orient, les pierres d’Italie ou de Grèce connaissent un franc succès auprès d’une bourgeoisie en mal de romantisme et d’exotisme.

Stephen Shore, Neuvième Avenue Ouest, Amarillo, Texas, 2 octobre 1974, série Uncommon Places. Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la 303 Gallery, New York.
Stephen Shore, Neuvième Avenue Ouest, Amarillo, Texas, 2 octobre 1974, série Uncommon Places.
Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la 303 Gallery, New York.

Avec la série « Greetings from Amarillo Tall in Texas », le photographe américain Stephen Shore, dont la rétrospective est présentée à l’Espace Van Gogh (lire aussi ici), prend cette tradition à contre-pied. Au début des années 1970, il sillonne la ville texane et photographie des bâtiments qui n’ont d’autre gloire que de se trouver sur son chemin. Il en tire ensuite des cartes postales sans légende et les propose aux kiosquiers et vendeurs de souvenirs. On sourit à l’idée de ces voyageurs envoyant à leurs proches de bons baisers de nulle part.

Autre exploration américaine, celle de l’exposition Las Vegas Studio. En 1972, paraît Learning from Las Vegas, un essai théorique sur l’architecture publié par Denise Scott Brown et Robert Venturi. Les commissaires ont pioché dans cet ouvrage et dans les archives des deux architectes pour souligner l’émotion qui peut se dégager de ces images, qui furent d’abord un matériau de recherche. Au fil des enseignes lumineuses et objets géants, on parcourt de jour comme de nuit cette ville dans laquelle chaque immeuble devient monument, qu’il soit inspiré de l’Egypte ou de Paris. La vie quotidienne est ici effacée par une surenchère d’effets spectaculaires, qui ne parviennent pourtant pas à faire oublier la verticalité vertigineuse du désert qui l’entoure.

« Big Donut Drive-in », Los Angeles, um 1970. Courtesy of the artists and Venturi, Scott Brown and Associates, Inc., Philadelphia.
« Big Donut Drive-in », Los Angeles, um 1970. Courtesy of the artists and Venturi, Scott Brown and Associates, Inc., Philadelphia.

Peut-on faire un spectacle du pire ? L’interrogation plane sur I was here, tourisme de la désolation d’Ambroise Tézenas. De séisme en holocauste, le photographe nous familiarise avec un tourisme d’un nouveau genre et nous entraîne sur des circuits aux noms évocateurs : « Sichuan Wenchuan earthquake ruins tour », « Rwanda genocide memorial tour »… Certains préfèrent la côte d’azur, d’autres, se payer un petit voyage à Tchernobyl ou Auschwitz, dans le sillage des tragédies de notre époque. Le plus surprenant reste sans doute la série « Karostas Cietums ». En Lettonie, la seule prison militaire ouverte aux touristes propose aux enfants un stage de prisonniers, mains derrière la tête et salle d’interrogatoire compris… Ambroise Tézenas a visité une douzaine de ces lieux où l’on oscille entre frisson de la catastrophe et devoir de mémoire. Des vitres brisées de Tchernobyl au toit oblique d’une école de Yingxiu qui fit une cinquantaine de morts en s’effondrant, ces villes rendent l’Histoire visible à l’extrême, grâce à leurs paysages aussi dévastés que spectaculaires.

Visite des ruines du tremblement de terre du Wenchuan dans la province du Sichuan (Chine).
Visite des ruines du tremblement de terre du Wenchuan dans la province du Sichuan (Chine).
« Nous arrivons dans la ville de Yingxiu où vous pouvez photographier le collège (environ 53 morts) et l’école primaire ( environ 250 morts) de Xuankou ».

Dans le Congo de Paolo Pellegrin et Alex Majoli, la misère est parfois au coin de la rue, mais ce n’est pas ce qui importe. Le duo italien de l’agence Magnum livre un magnifique ensemble de photographies qui laisse de côté les lectures géopolitiques pour se concentrer sur leur sujet : le pays lui-même et ses habitants. Aucune légende n’accompagne ces scènes de rue ou paysages. Les photos, souvent en noir et blanc, sont très sombres ou très claires. Les formats sont eux aussi très travaillés : une scène de chantier prend la vaste taille d’un panorama alors que des détails, cris ou bousculades sont cadrés serrés, comme les éclats d’une image plus grande. Résultat, loin de toute leçon d’occidentaux sur l’Afrique, les deux reporters en font sans doute mieux le récit que ne le ferait un livre anthropologique.

Les Rencontres de la photographie 2015, jusqu’au 20 septembre, Arles. www.rencontres-arles.com

Ambroise Tézenas, Tourisme de la désolation, actes sud, 2014.

Paolo Pellegrin et Alex Majoli, Congo, éd. Aperture, 2015.

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