Azouz Begag : « Il ne faut pas écouter les nostalgiques »

Alors que l’Institut français du Portugal quitte l’immeuble construit pour lui dans les années 1980, son directeur actuel Azouz Begag nous explique sa vision de la situation et de la diplomatie française.

Institut français du Portugal, Lisbonne.
Institut français du Portugal, Lisbonne.

Cet été, l’Institut français du Portugal quitte son immeuble situé avenue Luis Bivar pour intégrer les locaux de l’ambassade de France. Un changement de quartier et de politique qui est loin de ravir certains Lisboètes, qui s’alarment sur ce qu’ils assimilent à une fermeture, d’autant que la délégation de Porto a récemment cessé ses activités. A Berlin, l’émoi public avait semble-t-il réussi à stopper un même processus, mais la pétition lancée ici n’a pas eu l’effet escompté.

Nous avons rencontré à Lisbonne Azouz Begag (1), ex-ministre à la Promotion de l’égalité des chances, à la tête de l’Institut depuis septembre 2013. Pointant du doigts fuites et courants d’air, il campe sur ses positions : l’immeuble est vétuste et absorbe 80% du budget de l’Institut. Est-ce l’œuf ou la poule ? Le gouffre financier est-il la cause ou la conséquence du délabrement progressif du bâtiment ? En tous les cas, le directeur appelle au réalisme. Cela ne peut plus durer, d’autant que les budgets, comme les couches de peinture, s’écaillent de plus en plus.

Lancé en janvier 2011 pour prendre la suite de Culturesfrance, l’Institut français est chargé de « contribuer au rayonnement de la France à l’étranger dans un dialogue renforcé avec les cultures étrangères », dixit le site officiel. Autrement dit, veiller à ce que la culture, et à travers elle la langue française, voyage par delà les frontières et intéresse les autres pays. Sur le terrain, selon les situations, la centaine d’Instituts dans le monde peuvent remplir des rôles très divers, allant des cours de français à la tenue de festivals en passant par le soutien direct aux artistes. A Lisbonne, l’immeuble réunissait principalement l’Alliance française et des infrastructures culturelles : librairie, médiathèque, auditorium.

Depuis son arrivée à Lisbonne, Azouz Begag a fait des remous, notamment en licenciant une partie de l’équipe. Vaguelette dans l’océan ou prémices d’un tsunami ? Derrière ses propos, on devine une stratégie plus vaste de la France en matière de diplomatie. Il confirme. « A mon avis, nous allons vers un regroupement par zone, les pays du sud de l’Europe en seront une. » C’est un fait, la France semble délaisser le Vieux continent pour concentrer ses forces sur des zones en puissance tels que la Chine ou l’Amérique du sud. Le terme de francophonie tend à remplacer celui de culture française. Soit une langue et un réseau international davantage qu’une création artistique. Le problème, nous dit-on, est là aussi perpétuel : pour faire des dépenses il faut avoir des recettes. Et rendre la culture accessible à tous n’est malheureusement pas une activité très lucrative.

1. Né en 1957, Azouz Begag a grandi dans la banlieue lyonnaise. D’origine algérienne, il fera des populations immigrées le cœur de ses propos, que ce soit dans ses livres ou dans son sinueux parcours politique. Chercheur au CNRS, il fut aussi de 2005 à 2007 ministre délégué chargé de la Promotion de l’égalité des chances auprès du Premier ministre Dominique de Villepin, et soutien de François Bayrou à l’élection présidentielle de 2007.

Azouz BEGAG, Directeur de l'Institut français du Portugal, Lisbonne.
Azouz BEGAG, Directeur de l’Institut français du Portugal, Lisbonne. Photo : Samuel Hense.

INTERVIEW

Extra: Quels sont brièvement les liens politiques et culturels entre la France et le Portugal?

Azouz Begag: « Il y a un lien historique très fort entre les deux. Entre 1945 et 1975, l’immigration la plus importante en France est portugaise. J’ai moi-même grandi avec des enfants d’immigrés portugais. Quand l’Institut français a ouvert en 1984, ça a été une vraie bouffée d’air frais pour le Portugal, après des années de dictature. En France c’était l’époque de la marche des beurs. Il y avait beaucoup d’espoir dans les politiques. Et puis il y a eu un tournant. La France a perdu sa place. On n’apprend plus le français depuis longtemps. Les Etats-Unis et la culture anglo-saxone ont pris une place de plus en plus importante, notamment avec le cinéma, la musique… Il y a énormément de touristes français au Portugal et pourtant ils ne jugent pas important de connaître leur langue. On préfère apprendre l’anglais ou l’espagnol, qui ont la réputation d’être plus faciles. L’Espagne est bien vue ici parce qu’elle semble proche, et festive! Et il y la même culture du football.

Aujourd’hui, 150 000 jeunes partent chaque année du Portugal. La vie est difficile, le salaire minimum est de 450 € ! Paradoxalement, ceux qui ont peu d’argent achètent plus facilement des abonnements à des chaînes sportives que des biens culturels. L’enjeu est donc linguistique : nous devons montrer aux jeunes qu’avoir le français sur leur CV peut leur permettre d’avoir un bon travail. Autre point stratégique, il s’agit d’offrir la francophonie et non plus la France. Il faut leur montrer qu’avec le français ils touchent aussi d’autres pays : l’Algérie, le Sénégal, le Canada… Et surtout, il faut casser l’image de prestige de la France, tout simplement parce qu’elle est à l’opposé des Portugais.

Vous avez été nommé en septembre 2013, ce sont là les lignes de votre direction ?

« Oui. Quand je suis arrivé ici, cet endroit était impersonnel au possible. J’ai rendu le hall accueillant en demandant à un street artist d’intervenir, en installant des chaises et des tables, un accès wifi… Mais ça ne suffit pas. Je veux aller à la rencontre des Portugais, et pour ça il faut aller là où ils sont, hors les murs. Les Français qui s’insurgent du déménagement n’ont pas compris que l’Institut n’est pas fait pour eux mais pour les Portugais ! Il s’agit d’amener la culture française aux Portugais et non aux expats. Il y a une belle diversité au Portugal, l’enjeu est de profiter de la diversité française pour toucher la diversité portugaise, de faire des liens.

Par quelles actions cela se traduit-il ?

« Par exemple en faisant jouer un quatuor dans une cité, ou en déclinant le Festival des Etonnants voyageurs de Saint-Malo à Obidos, petite ville du nord dédiée au livre. J’ai complètement changé le Festival du cinéma français. J’ai acheté un écran gonflable et je l’ai emmené dans des villages. J’ai augmenté le nombre de lieux jusqu’à 20. Cette décentralisation est importante parce qu’elle conforte les professeurs de français aux quatre coins du pays.

En défendant l’égalité des chances, vous êtes dans la continuité de votre parcours politique ?

« Oui bien sûr, ça fait partie de moi. La situation en France à ce sujet est catastrophique ! Elle n’a pas su écouter sa diversité. Dans les années 1980 il y avait de grands espoirs. Regardez ce qu’il en reste… Aujourd’hui encore seuls deux députés sont d’origine maghrébine, et cinq maires sur 36 000 communes ! Alors des jeunes qui ne sont pas spécialement religieux se revendiquent de l’islam parce qu’on n’a pas su les intégrer politiquement et que c’est la seule chose à laquelle ils peuvent s’identifier. Et voilà, on en arrive à des attentats, à des fous violents ! La France n’a pas su offrir mixité et intégration à ces populations-là. Ici au Portugal il n’y a pas de problèmes. Il n’y a même pas de Front national. Ca ne veut pas dire que le racisme n’existe pas, mais il n’a jamais été politiquement récupéré. De par sa position de pays colonial et marchand, la mixité est forte, la culture arabe très présente. Ici à la télévision, les films sont sous-titrés. Ca pousse les Portugais à apprendre plus facilement les langues. C’est une richesse…

Vous l’avez évoqué, l’Institut français vend son immeuble et déménage dans les murs de l’ambassade. Pouvez-vous nous expliquer ce changement?

« 80% du budget de l’Institut passe dans les frais de fonctionnement. On dépense des millions dans l’entretien de cet immense bâtiment vétuste et plein d’espaces vides ! Ici, contrairement à d’autres pays, l’Institut et l’Alliance française sont dissociés. Ils nous payent un loyer mais nous n’avons aucune rentrée d’argent. Ça me fait mal au cœur de ne pas pouvoir donner plus d’argent à des jeunes Portugais qui ont des projets juste parce que j’ai la clim ou pour réparer une fuite d’eau !

Alors oui quand on ferme un immeuble, forcément les gens sont tristes. Mais il ne faut pas écouter les nostalgiques. L’avenir, ce sont les jeunes et ils ne viennent pas ici. Il faut aller à leur rencontre. On va distribuer les livres dans des bibliothèques qui vont faire des coins français, où on ira quand on accueillera un auteur, faire des cafés philo, être présents hors les murs. Dans notre nouveau quartier, il y a des fondations, des lieux qui ont tous des auditoriums très sophistiqués. Nous programmerons des choses chez eux. Ici, pas plus tard qu’hier, un bout de béton est tombé tout près des spectateurs qui attendaient pour entrer dans l’auditorium !

Il y a quand même eu une pétition avec de nombreux signataires, cela vous touche-t-il ?

« Est-ce que ce sont les jeunes qui l’ont faite ? Non. Ça a été mené par les professeurs du lycée français. Mais ils n’ont pas compris ! En utilisant l’argent par exemple pour le Festival du cinéma, on va asseoir les professeurs de français de chaque région, toucher beaucoup plus de monde. Ce lieu avait besoin d’être totalement réformé. Il n’y a pas de culture de l’évaluation alors que je pense que chaque directeur, qui arrive pour 3 ans, devrait pouvoir s’appuyer sur les actions de son prédécesseur et donc avoir un bilan. Il fallait un directeur qui n’ait pas peur de soulever quelques protestations. N’ayant pas de carrière de diplomate à préserver, je pense que j’étais la bonne personne. La ligne de mes prédécesseurs était : « Il est urgent d’attendre.«  Moi je brandis : « Le changement c’est maintenant.«  Cela fait partie d’un changement plus vaste en matière de diplomatie française. A mon avis, nous allons vers un regroupement par zone, les pays du sud de l’Europe en seront une. Aujourd’hui en 2h d’avion on peut être partout, on peut comprendre que la France concentre ses forces en un point tout en rayonnant sur toute une zone. »

Propos recueillis par Pascaline Vallée. Photos : Samuel Hense.

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